Témoignages

 
Cano
G. Cano
 

1970. Le District par ceux qui l'ont fait


"Tout est parti du Prix de l'Expansion", se souvient Georges Cano, alors adjoint à Saint-Jacques-de-la-Lande. Ce prix attribué à la ville de Rennes en octobre 1967 par le magazine La Vie française est l'occasion d'une manifestation dont Henri Garnier, élu Rennais et 1er vice-président, donne la clé :
"Nous étions très fiers d'être Rennais, très fiers de voir avec quelle vitesse la ville se développait et ce prix venait couronner nos efforts ! Aussi, Henri Fréville avait organisé un banquet républicain auquel étaient conviés tous les élus du bassin de Rennes. Dans l'euphorie, il a parlé de Communauté urbaine pour les inviter à travailler ensemble et bénéficier de l'aura rennaise. J'ai tout de suite vu que le mot avait fait mouche."
"Mis le feu aux poudres, oui !" corrige Roger Belliard, déjà maire de Cesson.

 
Communauté urbaine, la structure est toute récente puisque née en 1965. Obligatoire dans certaines agglomérations (Lille, Lyon, Bordeaux et Strasbourg), elle est ailleurs facultative. "Il n'y avait pas urgence à Rennes, reconnaît Yves Fréville, fils du maire de Rennes, puisque la ville avait la chance de disposer d'un grand territoire, mais l'idée était dans l'air."

Pour Michel Duval, alors secrétaire fédéral du MRP "L'arrivée de Citroën a été le départ d'une nouvelle époque. Il est apparu bien vite qu'on ne pourrait faire n'importe quoi en aménagement du territoire. Nous voulions tout mettre en œuvre pour que l'agglomération dans son ensemble puisse répondre à la venue de nouvelles populations. "Sensibles à l'argument, les communes périphériques sont, pour leur part, soucieuses de leur autonomie. "La Communauté urbaine était un épouvantail", note Roger Belliard". On ne va pas se laisser bouffer !" disait-on.

"Nous pensions, insiste Georges Cano, que c'était un projet démesuré qui ne laisserait aux communes que la gestion de l'état civil. Nous nous sommes réunis et avons engagé une réflexion collégiale dont le District a été le résultat. Notre objectif était double : ne pas entraver l'expansion de l'agglomération et protéger les individualités communales."
 
Freville
H. Freville
 

L'arrivée des grandes écoles


La rapidité des réactions relève aussi d'un autre facteur : "C'était l'époque de la décentralisation, du développement des métropoles d'équilibre, explique Yves Fréville. L'Ouest devait devenir le grand pôle des télécommunications. D'où la promesse du général De Gaulle d'implanter à Rennes les grandes écoles." Mais sur quels terrains ? La localisation semble aller de soi : la butte de Coësmes à proximité immédiate de Beaulieu, l'université récente.

Mais, prudence, un second choix est avancé : La Prévalaye. L'alternative vaut cette anecdote rapportée par Roger Belliard : "Les hauts fonctionnaires parisiens venus sur place ont commencé le matin par La Prévalaye où régnait un épais brouillard. Ils faisaient plutôt grise mine. Heureusement, après le repas, le brouillard s'est levé et leur bonne humeur est revenue. Quand ils se sont rendus sur le terrain vallonné de Coësmes, qui domine la ville, la cause était entendue."

 
Une fois le site choisi, il est clair que l'implantation devra se faire sous le signe de l'intercommunalité. Les terrains sont sur le territoire de Cesson-Sévigné, qui, rappelle Henri Garnier, "n'est alors qu'une grosse bourgade. Toute seule, elle n'aurait pu débourser les 25 millions de francs nécessaires à acheter les terrains et les viabiliser." Mais quelle structure adopter ?
Là encore, les tiraillements reprennent. "Deux courants traversaient le conseil municipal de Rennes. Ceux qui, avec le premier adjoint, Georges Graff, préféraient une intercommunalité limitée à Cesson, Chantepie et Rennes. Question subsidiaire : quelle taille donner à cette éventuelle structure intercommunale ? "La première idée d'Henri Fréville, pense René Rolland, secrétaire général de la ville centre, était de constituer une petite communauté urbaine, correspondant en gros à la première couronne.
 
Belliard
R. Belliard
 
Il était aussi question d'une aire géographique plus étendue pour mener des études d'urbanisme." La deuxième hypothèse l'emporte, constate Yves Fréville : "Parce que son projet était avant tout un projet de développement économique, mon père a opté pour une grande entité de 27 communes, ayant cette forme de ballon de rugby, allongé sur l'axe Paris/Brest." L'argument est saisi au vol par les communes périphériques : une intercommunalité étendue leur permettra de faire nombre face à la ville centre. "On aurait pu faire un regroupement à 10 communes, mais il n'aurait pas tenu 10 ans, estime Georges Cano. Il fallait un territoire le plus grand possible pour concevoir les grands aménagements, les superstructures."

Un an de débats


Partisan de la Communauté urbaine, Henri Fréville se rend donc compte qu'il est isolé. Au sein de son propre conseil et face aux communes périphériques. Aussi se range-t-il à la proposition de District, émanant du préfet Jacques Pélissier. "Une solution médiane" selon l'expression de Roger Belliard. "Mais le débat a été très dur", relève Henri Garnier.
Celui-ci durera un an, jour pour jour : du 9 juillet 1969, où les maires sont réunis pour échanger et réfléchir sur sa constitution, au 9 juillet 1970, date de sa création effective. Première à sauter le pas, Cesson-Sévigné en approuve le principe le 25 juillet 1969. Au fil des mois, dix-sept autres communes émettront le même avis. Onze s'y opposeront, avec parfois des coups de théâtre comme à Saint-Erblon : "Lors des discussions, le conseil semblait plutôt d'accord, se souvient Alexandre Quatrebœufs, maire de l'époque. Mais quelqu'un a provoqué un mini soulèvement sur la question des pompiers et le vote a été négatif."
Nouvelle manière de querelle entre les anciens et les modernes, selon Guy David, premier adjoint à Mordelles : "Les pour, les contre c'était du 50/50. Mais les jeunes en activité qui souhaitaient voir Mordelles se développer ne pouvaient qu'être partisans de l'adhésion." Second élément poussant, à ses yeux, à l'adhésion, les premières expériences de l'intercommunalité : "Grâce au canton du Rheu, des structures intercommunales existaient déjà : l'eau ou le Centre intercommunal d'action sociale, l'un des tout premiers mis en place au milieu des années 60".
Enfin, et c'est peut-être le facteur psychologique décisif qui emporte la majorité : la représentation au sein du futur conseil. "La grande subtilité d'Henri Fréville, convient Henri Garnier, a été de ne vouloir que 40 % de délégués, laissant 60 % aux communes périphériques. De fait, Rennes aurait pu prétendre à la moitié, voire davantage, puisqu'elle représentait les trois-quarts de la population."
 

Premier conseil, premiers pas


Le premier conseil se déroule sous les dorures des grands salons de l'hôtel de ville de Rennes le 6 octobre 1970. Il réunit 58 conseillers et 27 communes. Le débat est clos, le consensus semble de règle. " Les Rennais qui avaient voté contre n'étaient pas candidats et les communes qui avaient voté contre avaient délégué les moins virulents, explique Henri Garnier. Ce qui fait que l'opposition à l'intercommunalité n'était pas structurellement représentée d'où des débats assez ternes." Pourtant, malgré l'élection du président, Henri Fréville très logiquement, et des vice-présidents, son activité sera largement occultée par la préparation des municipales de mars 1971. Celles-ci passées, les choses sérieuses commencent...

 

groupe création district
Les élus qui viennent de décider de la création du District,
autour du Préfet Jacques Pellissier, le 8 juillet 1970.

 
"Mon premier conseil, c'était en 1971, en avril sûrement." Guy David n'est pas très sûr des dates, mais l'émotion reste intacte : "J'avais tout à apprendre ! En plus, ça se passait à la mairie de Rennes, dans les grands salons ! C'était très impressionnant pour moi, petit élu de base d'une petite commune... " Plus aguerri, Henri Lehagre, élu de Saint-Grégoire, confirme la solennité des assemblées et souligne : "La majorité de l'assemblée était composée d'agriculteurs et d'enseignants qui, autrement, ne se seraient jamais rencontrés. En fait, le premier apport de ces conseils, c'était de faire se rencontrer des gens qui ne se connaissaient pas. "
Les premières années consistent surtout à des mises en place : l'installation boulevard Laënnec, le recrutement du personnel, la mise en route de l'Agence d'urbanisme (l'Audiar)... "Mais ensuite, avec les premières réunions de l'Audiar et de la Commission Urbanisme, dit Henri Garnier, on avait vraiment le sentiment d'assister à la naissance de quelque chose."
"Le gros du budget allait aux sapeurs-pompiers, le gros du travail au Sdau, le schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme, constate Loeiz Laurent, représentant districal de Montgermont. On voyait que l'urbanisation ne pouvait plus être conçue au niveau communal. Paris demandait des réflexions à l'horizon 2010, pour s'affranchir du siècle. À cette époque, on pouvait rêver, créer, imaginer..." Avec le recul, cette réflexion, constate Guy David, a nourri le travail de tous : "Toutes les communes avaient envie de faire des choses, mais sans le District et la coordination qu'il apportait, cela aurait été assez anarchique. Il suffit de se balader en France pour voir ce que nous avons évité ! Le schéma directeur a permis aux communes de réfléchir à leurs propres aménagements. Pour nous, c'était très concret."
De tous les témoins rencontrés, pas une voix discordante. Certes, l'actualité du District, Rennes Métropole aujourd'hui, suscite des nuances d'appréciation. Mais sa création soulève une unanimité positive. Qu'elle s'exprime sobrement comme chez René Rolland pour lequel "la solution du District a finalement été une solution progressiste ". Ou de façon plus lyrique à l'instar d'Henri Garnier : "Nous avions la foi. C'était un sacré pari sur l'avenir. Le District est un enfant dont on est fier, qui a donné du souci à ses parents, mais qui a grandi. On a vraiment travaillé pour les générations à venir. Ç'a été une belle aventure, vraiment une belle aventure..."
 
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